PREMIERE REUNION DE CONCILIATION - JUIN 2020

La coexistence entre les patous des 2 alpages d’Aillon le Jeune et les randonneurs s’est fortement dégradée sur les dernières saisons d’été.
Au risque d’en arriver à des situations dangereuses et anxiogènes pour les randonneurs, et stressantes pour les bergers.
Nous, accompagnateurs du village, avons alerté les élus.
Une réunion de conciliation a été initiée avec Ghislaine, l'alpagiste de Rossanaz, Parc Régional, élus et accompagnateurs en montagne.
On se réjouit de cette avancée et de ce partage de bonne volonté sur cet alpage.
En espérant qu'il fasse école et que Cédric, l'alpagiste du Margériaz avance aussi dans sa volonté de mieux partager son alpage, un peu comme il le faisait si bien il y a une dizaine d'années...

Comment en est-on arrivés là ?

Le Massif des Bauges est un massif agricole laitier avec des alpages d’été pour les troupeaux. Les vaches constituent la majorité des animaux. Sur la commune d’Aillon le Jeune, il y a depuis très longtemps deux sites particuliers, le Margériaz et Rossanaz (sous le mont Colombier), où la nature du terrain et de l’herbe moins abondante ont toujours été plus favorable à des troupeaux de chèvres. Il s’agit aussi de deux sites magnifiques pour les randonneurs, l’un plutôt familial (Margériaz), et l’autre un peu plus sportif (Rossannaz), avec de nombreux itinéraires balisés et divers points de départs.

Pendant plus de 50 saisons, l’alpage de Rossanaz a été tenu par Pierrot, avec ses 3 vaches et ses 30 chèvres. L’alpage du Margériaz était dans les mains de Denis, avec une cinquantaine de chèvres. Précisons qu’il n’y a pas de troupeaux de moutons (à viande) dans le Massif des bauges.
Ce schéma a évolué au milieu des années 2000 avec l’arrivée d’un nouvel acteur : le loup. Dont on rappelle ici qu’il n’a pas été réintroduit par l’homme, mais qu’il remonte l’arc alpin depuis le sud de la France et l’Italie. Animal protégé par la convention de Berne, il n’est pas « chassable ». Son système d’organisation sociale en meute contraint les individus exclus des meutes à errer pour trouver de nouveau territoire…Il est aujourd’hui aux portes de la Belgique.

Des attaques de loup ont eu lieu sur ces alpages (2004/2005). Des indices de sa présence persistent 15 ans après. Pierrot et Denis, usés et fatigués par cette nouvelle situation ont passé la main à 2 jeunes bergers : Cédric et Ghislaine. Des investissements publics sur ces alpages communaux ont été réalisés (bâtiments, logements, captage d’eau, pistes d’accès…) pour leur permettre de travailler dans de meilleures conditions.
Parmi ces aides, les troupeaux ont été dotés de patous, ces gros chiens de berger des Pyrénées, si intelligent et affectueux dans Belle et Sebastien…

A quoi sert le patou ?

Le patou est un chien de Travail pour le berger. Son rôle n’est pas de conduire le troupeau (comme un border collie), mais d’assurer sa surveillance et sa protection contre le loup, 24 h/24, avec ou sans la présence du berger.
Pour cela, dès son tout jeune âge, il est placé dans le troupeau de chèvres. Il « pense » donc être une des chèvres, mais son instinct de chien lui dicte d’intervenir quand il perçoit une menace ou une agression pour le troupeau.

La plupart du temps, quand le patou sent une menace, il se place entre le troupeau et la dite menace, renifle, aboie, montre les dents…histoire, dans un premier temps, de repousser cette menace.

Pour le berger, tout l’enjeu d’une bonne éducation de son chien réside à développer  la capacité du chien à faire une distinction dans la nature de « l’agression » entre par exemple une famille en randonnée et une meute de loups…
L’urgence de la situation a obligé à équiper nombre d’alpagistes en un temps record. Il se dit que des éleveurs peu scrupuleux ont multiplié la reproduction et l’élevage de patous en s’affranchissant de certaines règles. L’enjeu pour le berger est donc de trouver un chien issue d’une « bonne lignée ».

Sur les 24 heures d’une journée, le troupeau reste en présence du berger pendant les deux traites (environ 4 heures cumulées), et passe la nuit dans un parc à côté de l’habitation du berger, susceptible d’intervenir plus vite en cas d’attaque nocturne (8/10 h). La journée (de 8 h à 17 h), le berger vaque à d’autres occupations (fabrication de la tome, etc…). Les chèvres vont paître, libres, en compagnie du patou, rendu obligatoire par les services de l’Etat, car selon les statistiques, 30 % des attaques du loup auraient lieu en journée.
C’est là que la situation se complique.

Quel enjeu pour le randonneur ?

Le randonneur est lui un pratiquant diurne. Il accède donc aux alpages au moment de la journée où les chèvres sont libres de la surveillance du berger, seules avec les patous dans la montagne.
Le problème s’accentue quand les randonneurs viennent avec un chien. Signalons que les 2 sites ne sont pas dans des zones de protection avec interdiction du chien. La présence de chien de compagnie est donc autorisée dans la limite du respect de la loi sur la divagation (à 100 mètres du maître). Les bonnes pratiques invitent souvent les maîtres à tenir leur chien à leur pied ou en laisse. Pour le respect des autres (randonneurs…), mais aussi en raison du patou.

Cette coexistence présente deux dangers :
- Quand le troupeau est au milieu du sentier. Le randonneur, mal informé, apeuré par le patou a une mauvaise réaction. Il force le passage, il essaie de caresser le chien, le menace avec ses bâtons etc…tout cela amplifie le sentiment d’agression pour le chien. En 2019, 7 morsures de patou ont été répertoriées sur la Savoie. Dominique et moi-même, avons été plusieurs fois témoins de situations stressantes et dangereuses pour des randonneurs mal préparés face à l’agressivité des patous.
- Quand le patou voit le chien de compagnie comme un LOUP. Et bien selon l’éducation du patou, sa réaction peut être très agressive, voir selon l'aveu même de Ghislaine de hors contrôle.

D’où l’apparition sur ces sites de panneaux d’information aux randonneurs :
- Les uns leur expliquant l’attitude à tenir devant les patous.
- Les autres leur conseillant alors qu’ils sont déjà au parking prêts à randonner de se dispenser de leur chien sur l’alpage.

Conflit d’usage ? Ne partageons-nous pas le même intérêt ?

D’un côté, vous avez donc un berger qui cherche à travailler au mieux sur son site de production, avec le sentiment d’avoir déjà suffisamment de contraintes (comme le loup) qu’il se passerait bien de celles du randonneur. Même si, à côté des panneaux de mise en garde sur les dangers potentiels liés aux patous, il pose des panneaux de vente de ses fromages dans l’alpage. Ou des discours de bienvenue sur son site internet...

De l’autre, un randonneur voulant profiter de son loisir, dans son bon droit, n’enfreignant aucune loi en marchant dans ces montagnes sans interdiction de circulation à pied. De surcroît sur des sites communaux, donc sans violation de propriétés privées. Avec souvent une image très positive et admirative du métier d’alpagiste. Mais aussi, pour certains, avec des comportements, pas toujours respectueux des acteurs locaux (toilettes, déchets…).

Mais voilà, nous sommes dans un Massif rural de montagne, où nombre d’emplois sont organisés autour d’un agro-tourisme, figure de proue pour l’été de la promotion touristique du Parc Naturel Régional du Massif des Bauges et des 4 offices de Tourisme de la zone.

La Tome des Bauges, fromage au lait de vache AOP, est le produit phare de notre agriculture. Nos paysans ayant choisi d’en écouler l’essentiel de leur production dans des magasins de coopératives locaux, ouverts aux touristes en séjour et aux touristes de proximité des villes voisines. Les randonneurs représentants un contingent non négligeable de la clientèle.

A noter que pour l'alpage du Margeriaz comme pour celui de Rossanaz, il n'est pas possible d'entrer sous cette appellation avec du lait de chèvre. Mais sous celle du Chevrotin, AOP possible pour la production chevrière en Savoie. Nos 2 producteurs ont privilégié la production BIO.
Rappelons au passage qu’une chèvre produit 7 fois moins de lait qu’une vache.
Le chevrier n’a donc pas de problème à écouler sa production, que ce soit en alpage ou en boutique dans la vallée. Il vit donc moins son alpage comme un lieu de commercialisation intéressant, à contrario du paysan à vache qui doit parfois faire face à des surplus de production saisonniers, qu’il est bien content de pouvoir écouler à prix non bradé auprès du randonneur dans son alpage…
D’où peut-être la différence d’accueil entre les alpages du massif…

Et nous accompagnateurs ?

Beaucoup d’habitants locaux ne comprennent toujours pas qu’il soit nécessaire de payer quelqu’un pour accéder à une montagne si familière pour eux. Les clichés ont la dent dure. Se promener avec des gens dans la montagne n'est pas un métier. C'est comme élever des chèvres, on est davantage "baba-cool" que professionnel.

Mais il y a une réalité : la montagne est notre lieu de travail. Au même titre que l'alpagiste. Simplement, nous changeons de « bureau » à chaque sortie. Pas lui. Nous y sommes 12 mois, lui 5 mois.

La Loi Montagne (1985) nous autorise à circuler librement sur le territoire dans la limite des restrictions légales. Sur les 2 sites qui nous concernent, rien interdit l’accès à pied l’été (bien au contraire si l’on en croit les sentiers thématiques ou topos internet, ou le petit dernier, le TRAIL mis en avant par Grand Chambery). Aucune réglementation particulière (réserve etc…), aucun arrêté municipal ou préfectoral pour le randonneur… Nous exerçons donc notre métier sur ces 2 sites dans notre bon droit.

Nous n’en oublions pas cependant notre mission de passeur. Nous essayons d’expliquer à nos clients les contraintes des alpagistes. Leurs inquiétudes et souffrances face au stress du loup. Pas besoin de beaucoup insister tellement les bergers jouissent d'une bonne image.

Mais nous refusons ce qui se profilait sur ces 2 alpages : une tendance à la privatisation d’un espace public avec une signalétique menaçante et anxiogène pour le randonneur. Surtout pour celui qui n’est pas accompagné par un professionnel local.

Notre liberté de circulation nous donne un avantage de poids : nous pouvons observer les pratiques des uns et des autres. Et les comparer. Comme nos clients qui changent de saison en saison de massif et comparent. C’est la raison pour laquelle nous avons sollicité les élus, les institutions et les acteurs locaux pour sortir d’une situation de plus en plus conflictuelle et anxiogène.

Ghislaine, alpagiste de Rossanaz, consciente que la situation se « pourrissait », a donc proposé une réunion de discussion sur son alpage le 11 juin dernier, histoire de partager nos contraintes, de mieux connaître ses chiens et de trouver des solutions pratiques pour une meilleure coexistence randonneurs/patous.


PISTES DE REFLEXION

Attitude devant le patou
Ghislaine  a expliqué quelle attitude tenir devant ses 2 patous. Précisant que ses consignes ne pouvaient pas forcément s’appliquer sur d’autres chiens dans d’autres alpages :
- Rester clame, pas de geste brusque, pas de menace avec ses bâtons
- Ne pas forcer le passage sur le sentier en traversant le troupeau
- Baisser le regard ( !)
- Leur parler doucement
- Essayer de contourner le troupeau

Travail sur une meilleure information du randonneur

- Nécessité d’informer en amont le randonneur (internet)
- Faire des panneaux plus positifs moins anxiogènes et sans interdiction
- Donner le sentiment au randonneur qu’il est le bienvenu et non l’inverse

Aménagement d’une portion de sentier dangereuse
Sur le chemin de la voie normale au Mont Colombier, une zone frôle une arête aérienne (120 m sous le sommet). Les chèvres viennent régulièrement si installer pour bénéficier de l’air de l’arête. Les randonneurs, face aux patous éprouvent de grandes difficultés à contourner ici le troupeau. Pour éviter glissade, chute mortelle, ou chute de pierre, Dominique et moi avons proposé de redessiner le sentier sur une nouvelle portion plus au sud, qui évite cette arête aérienne et glissante. Les participants ont donné un avis favorable. Il reste à obtenir un accord de la commune d’Aillon le Vieux sur le tracé et à trouver des moyens humains et matériels pour entamer les travaux…

COPYRIGHT Pascal CONCEILLON - Mai 2020 

Crédit photo : Dominique PETTELOT - Pascal CONCEILLON